Le deuil du proche "d'avant"

Il y a des deuils sans mort. Quand un trouble psychiatrique change profondément la personne qu'on aimait : sa façon d'être, ses projets, ses capacités, parfois sa personnalité, les proches vivent une perte réelle. Ce deuil est souvent non reconnu, non nommé, et pourtant l'un des plus douloureux à traverser.

Ce qu'on perd sans que la personne soit partie

Depuis que son mari a eu son premier épisode, Claire garde une photo d'eux deux lors d'un voyage il y a cinq ans. Elle la regarde parfois sans comprendre exactement pourquoi. Il est là, dans la pièce d'à côté. Mais l'homme de cette photo-là, elle ne sait plus vraiment où il est.

Cette vignette est fictive et illustrative.

Ce que les proches décrivent souvent :

  • La personne vive, drôle, ambitieuse d'avant la maladie
  • Les projets communs qui ne se feront peut-être pas : voyage, maison, enfants, retraite partagée
  • La réciprocité dans la relation : on donnait et recevait, maintenant on donne surtout
  • La spontanéité : les sorties improvisées, la légèreté
  • L'insouciance : ne plus pouvoir ne pas s'inquiéter
  • Parfois, l'image qu'on avait de soi dans cette relation

Pourquoi ce deuil est particulièrement difficile

Il n'est pas reconnu socialement. Quand quelqu'un meurt, la société offre des rituels, des mots, un temps de deuil. Quand quelqu'un change à cause d'une maladie psychiatrique, rien de tout ça n'existe. On n'a pas le droit de "faire son deuil" d'une personne vivante. Pourtant la perte est réelle.

Il est ambigu. La personne est là, parfois elle va bien, parfois elle ressemble à celle d'avant. Ces moments d'espoir rendent le deuil plus complexe — on n'arrive jamais à "faire la paix" avec la perte parce qu'elle n'est pas définitive. C'est particulièrement présent dans le trouble bipolaire ou le trouble borderline, où les phases de mieux-être alternent avec les phases difficiles.

Il est interdit d'expression. Comment dire à quelqu'un "tu me manques alors que tu es là" ? Comment exprimer le deuil d'une relation à la personne avec qui on était dans cette relation ? C'est presque impossible, alors on le tait.

Il s'accompagne de culpabilité. Pleurer la personne d'avant semble trahir la personne d'aujourd'hui. Cette culpabilité de l'aidant mérite d'être nommée et travaillée.

Les phases de ce deuil

Comme tout deuil, celui-ci traverse des phases, pas nécessairement dans l'ordre, souvent en boucle :

  • Le déni : "ça va aller, il va retrouver comme avant"
  • La colère : contre le trouble, contre la vie, parfois contre le proche lui-même
  • La négociation : "si on trouve le bon traitement, si on fait les bons efforts..."
  • La tristesse : la douleur de la perte, enfin reconnue
  • L'acceptation : pas résignation, mais reconnaissance de ce qui est, et reconstruction d'une relation avec la personne telle qu'elle est aujourd'hui

Traverser ce deuil

  • Lui donner un nom : reconnaître qu'il s'agit d'un deuil réel, pas d'une faiblesse
  • Créer un espace pour l'exprimer : journal, thérapie, groupe de parole, confiance à un ami
  • Distinguer la personne d'avant et la personne d'aujourd'hui : sans effacer l'une ni l'autre
  • Permettre les deux vérités : "je pleure ce qu'on a perdu ET j'aime la personne qui est là"
  • Chercher une aide professionnelle si ce deuil vous empêche de fonctionner ou dure depuis longtemps sans s'alléger

Le rôle de l'entourage élargi

Les autres membres de la famille vivent souvent ce même deuil sans pouvoir en parler non plus. Nommer ce que tout le monde ressent sans oser le dire peut être un premier pas vers un soutien mutuel. Notre article sur la communication dans la famille autour du trouble développe ce sujet.

Mon approche

Le deuil du proche d'avant est l'un des sujets que j'aborde en consultation avec les aidants. Il mérite d'être reconnu et accompagné, pas minimisé.

La première consultation n'engage à rien, elle permet d'évaluer ensemble votre situation et de construire un chemin qui vous ressemble.

Pour aller plus loin

  • Le chevalier à l'armure rouillée — Robert Fisher — Un conte sur ce qu'on perd quand quelqu'un qu'on aime change profondément, et sur la reconstruction d'une relation avec qui il est vraiment.
  • Cette douleur n'est pas la mienne — Mark Wolynn — Pour comprendre comment la souffrance traverse les liens familiaux et comment s'en dégager sans trahir.

Retrouvez l'ensemble des ouvrages recommandés dans la bibliothèque du cabinet.

Ressources

Ce contenu est un outil d'information. Il ne remplace pas une consultation médicale.

Service fourni par MadeForMed : solution de telesecretariat medical innovante.